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Danser sans armée

Charles de Nadaillac
il y a 12 minutes
10 min de lecture

La diplomatie du Saint-Siège à l'épreuve du monde, à l'heure de Léon XIV



Ce mois-ci, le pape Léon XIV honore les Français d'une visite officielle, la première depuis dix-huit ans. Après cent cinquante ans de laïcité affirmée, cette visite trouve pour écho les pâmoisons de tout l'échiquier politique français : la République laïque et indivisible a-t-elle besoin d'entendre la parole de l'envoyé de Dieu sur terre pour se donner le mirage d'un semblant d'unité ?


Voilà, en quelques mots, le genre de vertige que suscite la diplomatie vaticane dès qu'elle touche le sol français : un objet à la fois attendu et incongru, familier et déplacé. Mais l'anecdote nationale n'est que le symptôme le plus voyant d'un phénomène plus vaste. Le monde qui accueille Léon XIV n'est plus celui qui recevait les papes deux siècles auparavant ; le multilatéralisme s'essouffle, les guerres se rallument aux marges de l'Europe et du Proche-Orient, l'intelligence artificielle redistribue les rapports de force comme la révolution industrielle le fit en son temps. Depuis un siècle, la diplomatie du Saint-Siège n'a cessé de se réinventer pour trouver, à chaque bouleversement, de nouveaux appuis où poser le pied et de nouveaux partenaires avec qui danser. Léon XIV n'échappe pas à la règle : il en est, à sa manière, la dernière figure en date, mais une figure qui invente autant qu'elle hérite. C'est cette danse, ses pas hérités, ses inventions propres, ses paradoxes assumés, que cet article se propose de suivre.   



Hériter sans se répéter


Dans son Dictatus Papae de 1075, compilation des prérogatives attendues d’un pape, Grégoire VII défendait « que lui seul soit appelé universel à juste titre ». Cette Weltpolitik papiste s’appuyait sur deux piliers : le spirituel et le temporel. Le glaive temporel du pape alors suffisait à assoir la chrétienté au-delà des murs de Saint-Pierre de Rome, car il gouvernait un Etat fort, appelait les princes de la chrétienté à la croisade, et déposait à sa guise les empereurs. Néanmoins, l’unification italienne de 1870 et le traité du Latran de 1929 ont émoussé cette arme redoutable. La tiare ne garantissant plus aucun pouvoir temporel, la diplomatie du Saint-Siège est entrée péniblement dans l’ère contemporaine et a dû s’adapter grâce aux simples outils que le spirituel seul lui conférait, répondant à cette problématique simple : comment le Saint-Siège peut demeurer une puissance dans ce contexte où il est démuni ?


La diplomatie pontificale contemporaine n’émane pas de nulle part : elle est l'héritière d'un siècle d'ajustements successifs. Entre les deux guerres mondiales, la papauté a d'abord dû apprendre à parler à un monde entier et non plus aux seules puissances catholiques ; entre Pie XII et Jean XXIII, elle a connu des respirations plus discrètes, jusqu'à ce que Pacem in terris, en 1963, invente un langage inédit en s'adressant « à tous les hommes de bonne volonté », croyants ou non. Mais c'est Paul VI qui, en 1965, fixe le geste fondateur, il est le premier pape à fouler le sol des Nations unies, en s’y présentant non comme chef religieux mais, dans une formule restée célèbre, comme un « expert en humanité », et y lance son cri, « jamais plus la guerre », qui deviendra la grammaire obligée de tous ses successeurs. Il double ce geste d'une Ostpolitik patiemment tissée par Mgr Casaroli avec les régimes communistes. Jean-Paul II en hérite et la retourne en diplomatie géopolitique assumée, avec un rôle documenté dans l'effondrement du bloc soviétique et une papauté qui voyage plus qu'aucune autre avant elle. François, plus récemment, médiatise le dégel entre Cuba et les États-Unis, pense son encyclique Laudato si' comme une contribution directe aux négociations climatiques, et fait des migrants une priorité constante de sa parole publique.


Léon XIV s'inscrit dans cette lignée avec une netteté presque littérale. Quelques jours à peine après son élection, il reprenait, place Saint-Pierre, l'exclamation de Paul VI de 1965, « plus jamais la guerre ! », sans chercher à dissimuler sa source. On ne saurait concevoir l'autorité de sa parole sans celle, accumulée depuis un siècle, de ses prédécesseurs ; il serait pourtant réducteur de n'y voir qu'une redite. Léon XIV ouvre, dès les premiers mois de son pontificat, un terrain qu'aucun d'eux n'avait eu à affronter. Robert Francis Prévost fait rapidement le diagnostic d’une humanité en crise, aux instincts moraux étouffés et à la rationalité aveuglée par les forces para-humanistes en marche dans le monde. Le choix même de son nom, qu'il a expliqué lui-même aux cardinaux, tient à un diagnostic sur le présent plus qu'à une révérence pour le passé : si Léon XIII avait, avec Rerum novarum en 1891, pensé la condition ouvrière au moment de la première révolution industrielle, Léon XIV entend faire de même face à ce qu'il désigne comme une « autre révolution industrielle », celle de l'intelligence artificielle. L'intention n'est pas restée un mot d'accueil. En mai 2026, il publie Magnifica humanitas, encyclique entièrement consacrée à l'intelligence artificielle et à ses effets sur la dignité humaine, la justice et le travail. En ce sens, Léon XIV ne prolonge pas seulement un héritage, il l'étend à un continent que ses devanciers n'ont jamais eu à cartographier.

 


Le Bras non armé de la paix


Ce qui frappe, dans cette diplomatie, c'est son incongruité structurelle au regard des canons de la politique internationale. Le Saint-Siège ne dispose d'aucune armée digne de ce nom, gouverne quarante-quatre maigres hectares, ne pèse rien dans aucun indicateur de puissance dure. Il entretient pourtant des relations diplomatiques avec près de cent quatre-vingts États, siège comme observateur permanent aux Nations unies depuis 1964, et aligne un corps de nonces dont la force tient moins à l'information qu'à l'écoute patiente de chaque société locale, paroisse après paroisse, sur la durée de plusieurs siècles. C'est un pouvoir sans glaive qui prétend néanmoins peser sur les rapports de force : un bras non armé de la paix, qui n'agit ni par la sanction ni par la dissuasion mais par l'autorité morale accumulée d'une institution qui a traversé les empires sans en être un.


Ce pouvoir est aussi, et peut-être surtout, un pouvoir érudit. Là où la diplomatie contemporaine se veut technique, procédurale, feutrée dans le vocabulaire neutre du droit international, le Saint-Siège continue d’assumer le langage du jugement moral dans des enceintes qui avaient pris l'habitude de laisser ce registre à la porte. Ce faisant, il s'installe en garde-fou. Il rappelle, sur des dossiers que la Realpolitik préférerait traiter en termes de coûts et d'intérêts : commerce des armes, dette des pays pauvres, sort des migrants noyés en Méditerranée, qu'une question morale s'y loge malgré tout. Léon XIV pousse ce trait jusqu'à une forme de croisade ; le mot est fort, mais pas usurpé. Il lance des appels directs « aux grands de ce monde », des dénonciations nominatives des « massacres de tant de jeunes vies », des exigences de libération des prisonniers et des otages formulées sans détour diplomatique. C'est un pouvoir qui n'a pas d'armée mais qui se donne, de plus en plus explicitement, le rôle de tribunal de la conscience internationale.


Le paradoxe, ici, ne tient pas seulement à l'écart entre l'absence de moyens coercitifs et l'ambition du discours, il tient à la place même que cette diplomatie occupe dans l'architecture westphalienne des relations internationales, architecture qu'elle contribue pourtant à contester de l'intérieur. Le Saint-Siège est un État reconnu, membre à part entière du concert des nations sur le plan protocolaire, mais un État dont la souveraineté ne repose sur aucun peuple au sens où l'entend le droit international classique. Il emprunte donc les habits de la Realpolitik, avec des ambassades, des immunités et des accréditations, pour mieux la subvertir de l'intérieur, en réintroduisant dans ses enceintes un vocabulaire que le système westphalien avait précisément voulu neutraliser depuis 1648 : celui de la vérité religieuse opposable aux raisons d'État.


Ce vocabulaire moral, un ordre international façonné par le calcul rationnel pourrait le juger anachronique. Il rejoint pourtant une mise en garde formulée depuis l'intérieur même de la pensée critique occidentale : dans leur lecture du marquis de Sade au sein de La Dialectique de la raison, Adorno et Horkheimer montraient qu'une raison qui se veut purement instrumentale, débarrassée de toute ancre métaphysique ou religieuse, finit par ne plus pouvoir distinguer rationnellement la vertu du vice ; l'un et l'autre deviennent de simples calculs d'efficacité, également défendables en bonne logique. Sade, en somme, ne trahit pas l'Aufklärung : il en révèle, par l'absurde et par l'horreur, la vérité nue. Une raison privée de transcendance n'a plus, en dernière instance, aucun moyen de se dire non à elle-même. En réintroduisant dans le débat international un vocabulaire que l'ordre libéral avait méthodiquement neutralisé, la diplomatie de Léon XIV ne fait pas de la morale un supplément d'âme facultatif : elle rappelle qu'une politique purement procédurale, qui se targue de neutralité, ne dispose d'aucune ressource interne pour refuser ce qu'elle peut, par ailleurs, justifier en toute rigueur logique. On connaît l'adage qui invite à laisser l'église au milieu du village ; la diplomatie de Léon XIV en propose une lecture plus exigeante, consistant moins à laisser l'institution trôner au centre qu'à y replacer l'homme, sa personne concrète, au milieu d'un ordre international qui a pris l'habitude de raisonner en flux, en accords-cadres et en abstractions.


C’est ce langage volontairement moralisateur qui sert d’arme au pape dans ce contexte de montée des tensions internationales. Sans armée, ni puissance, le souverain pontife ose hausser le ton en cette « heure des prédateurs », selon l’expression de l’expert Giuliano da Empoli, contre les dirigeants les plus redoutés. En ce sens, Léon XIV assume des discours de paix et de défense de la dignité humaine auprès de chefs d’Etat aussi divers et différents de sa ligne politique que Erdogan, Tebboune ou Javier Milei.



Une souveraineté que la grammaire onusienne peine à classe


L'Organisation des Nations unies hérite, via la Charte de 1945, d'une grammaire diplomatique plus ancienne : celle du règlement de Westphalie de 1648, qui pose l'égalité formelle d'États souverains, chacun exerçant une juridiction exclusive sur un territoire et un peuple délimités. La reconnaissance, dans cette grammaire, est fondamentalement horizontale et réciproque : un État en reconnaît un autre comme son égal en droit, exerçant chez lui une autorité que nul autre ne conteste. Le Saint-Siège ne s'y loge qu'imparfaitement. Son petit territoire ne constitue pas une assise démographique au sens ordinaire du terme, mais une fiction juridique permettant à une juridiction spirituelle, revendiquée sur plus d'un milliard de catholiques dispersés dans la quasi-totalité des États reconnus, de s'exprimer avec la voix d'un État. C'est là, philosophiquement, ce qui le distingue : sa souveraineté ne repose pas sur l'exclusivité territoriale, mais sur une prétention à l'universalité morale qui, par principe, traverse toutes les frontières que le système onusien existe précisément pour protéger.


C'est pourquoi le Saint-Siège siège à l'ONU comme observateur permanent et non comme membre de plein droit, non par une quelconque relégation protocolaire, mais parce que la grille de classification construite pour des souverainetés politiques comparables peine à intégrer une entité qui revendique une tout autre nature d'autorité. Paul VI, en 1965, semblait anticiper cette difficulté lorsqu'il s'adressait à l'Assemblée non en chef d'État échangeant des courtoisies entre pairs, mais, selon ses propres mots, en « expert en humanité », une formule qui déplace discrètement la source de sa légitimité hors du registre de souveraineté politique pour lequel l'ONU fut bâtie. Cette ambiguïté n'est pas un simple accroc technique du droit international : elle pose la question, proprement philosophique, de savoir comment une communauté de nations fondée sur l'égalité formelle entre entités comparables peut reconnaître une entité dont les titres à parler ne sont, par construction, comparables à aucun autre.



Sur le terrain substantiel de la paix, de la pauvreté et de la dignité de la personne, cette asymétrie produit moins de friction qu'on ne l'imaginerait : Paul VI prolongeait déjà son discours de 1965 par l'encyclique Populorum progressio de 1967, véritable manifeste pour un développement solidaire qui annonce, avec deux décennies d'avance, le vocabulaire de la coopération internationale au développement que l'ONU institutionnalisera plus tard, et le Saint-Siège souscrit, dans ses grandes lignes, à la Déclaration universelle des droits de l'homme. Mais la tension de fond, elle, demeure, précisément parce qu'elle ne relève pas d'un ajustement de politique publique mais de deux manières différentes de répondre à une même question : au nom de quoi un acteur a-t-il voix au chapitre des affaires du monde ? Pour l’ONU, la réponse est essentiellement procédurale : un territoire délimité, une population, un gouvernement effectif suffisent à légitimer. Mais pour le Saint-Siège, la réponse est substantielle, c’est une anthropologie, une conception de la personne humaine antérieure à tout arrangement politique qui prévaut. Léon XIV hérite de cette ligne de faille sans la résoudre. Il réaffirme, dès le début de son pontificat, l'attachement du Saint-Siège au multilatéralisme comme méthode, tout en continuant de faire reposer la souveraineté qu'il incarne sur une source que la Charte des Nations unies n'a jamais eu vocation à nommer.



La fille aînée et la république laïque


On revient, pour finir, à la France. Du 25 au 28 septembre 2026, Léon XIV effectue le premier voyage pontifical dans l'Hexagone depuis près de dix-huit ans, répondant conjointement à l'invitation du chef de l'État, des autorités ecclésiastiques et du directeur général de l'UNESCO, dont il visitera le siège parisien. L'itinéraire choisi dessine, avec une précision presque cartographique, la ligne de fracture de la laïcité française : Paris, cœur battant de la République indivisible ; Lourdes, haut lieu de la piété populaire que l'État laïc tolère sans jamais l'endosser ; et Metz, en Moselle, l'un des trois départements où le Concordat de 1801 reste en vigueur depuis que l'Alsace-Moselle, allemande en 1905, échappa à la loi de séparation. Le voyage du pape traverse ainsi, en quatre jours, les trois régimes juridiques que la France entretient avec le fait religieux que sont la pleine laïcité, la tolérance culturelle et le concordat maintenu, sans jamais avoir à le dire.


Car la France reste, dans les textes du Saint-Siège, la « fille aînée de l'Église », titre hérité du baptême de Clovis et jamais formellement retiré, quand bien même la République qui porte aujourd'hui ce nom s'est construite, depuis 1905, contre l'ingérence religieuse dans l'espace public, jusqu'à en faire l'un des laïcismes les plus rigides d'Europe. Le paradoxe n'est pourtant qu'apparent : Paris maintient sans discontinuer l'une des plus anciennes ambassades du Saint-Siège, et les partis politiques, de la droite la plus classique à une partie de la gauche, dont le maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, ne manqueront pas de se presser, chacun avec ses arrière-pensées, dans le sillage du cortège pontifical. Reste la question posée en ouverture : une République qui a fait de la séparation son dogme a-t-elle vraiment besoin d'emprunter, l'espace de quatre jours, l'autorité d'un chef d'État étranger et sans armée pour se donner le sentiment fugace d'être unie ? La diplomatie vaticane, précisément parce qu'elle ne pèse d'aucun poids militaire ni économique, offre ce service à peu de frais : elle prête sa légitimité érudite et son grand âge institutionnel à des sociétés fracturées, en échange de quoi elle continue, comme depuis un siècle, à chercher de nouveaux appuis pour ne jamais cesser de danser.

 

Rédigé le 25 septembre 2026 par Charles de Nadaillac, responsable du pôle Rédaction d’EDHEC Nations Unies.

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