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  • Alice Clavier

Guerre au Yémen : huit ans d’horreurs

L’Arabie heureuse


Le Yémen est un pays situé au sud de la péninsule arabique, dont la superficie équivaut à peu près à celle de la France, et dont la démographie environne les trente millions d’habitants.



Au temps mythique du royaume de la reine de Saba, cette nation prospère était surnommée « l’Arabie heureuse ». Aujourd’hui, elle est associée à la guerre et à la destruction.


La position géostratégique de ce pays a toujours attisé la convoitise des puissances étrangères. Bordé par la mer Rouge et par la mer d’Arabie, le Yémen contrôle en effet l’accès à la mer Rouge via le détroit de Bab el Mandeb, où circulent environ cinq millions de barils de pétrole par jour.


D’un point de vue religieux, les Yéménites sont majoritairement sunnites - le sunnisme étant la branche majoritaire de la religion musulmane – bien qu’un tiers de la population, située dans le Nord, soit zaydite. Le zaydisme est une branche minoritaire du chiisme.


À l’origine, le pays est divisé en deux, entre le Yémen du Nord et le Yémen du Sud. Le XXe siècle signe la fin de l’emprise de l’empire colonial sur le pays. Le Yémen du nord accède à l’indépendance en 1918 et devient la « République arabe du Yémen », tandis que le Yémen du sud accède à l’indépendance en 1967 et devient la « République démocratique populaire du Yémen ». Le sud et le nord suivent alors des régimes politiques différents, mais en 1990, alors que la Guerre Froide prend fin et que l’URSS s’effondre, les « deux Yémen » sont unifiés. Sanaa devient la capitale et l’ancien président du nord Ali Abdallah Saleh prend la tête du pays.

À l’origine des tensions


Dès 1994, les populations du sud dénoncent la marginalisation qu’elles subissent depuis la réunification. On observe en effet trois types de clivages qui mettent à mal l’unification de 1990. Tout d’abord un clivage géographique : le nord est montagneux, il y pleut beaucoup, ce qui est propice au développement de l’agriculture. Ensuite, un clivage religieux, comme évoqué plus haut. Enfin, un clivage généalogique : la population du sud est tribale et est descendante de Qahtan, l'ancêtre mythique Arabes dits « purs » tandis que la population du nord se réclame du prophète Mohammed. Les manifestations pacifiques du sud sont sévèrement réprimées.


En 2004, le nord devient aussi instable, avec l’émergence d’un mouvement de rébellion mené par Houssein al Houti. Il estime que le pouvoir devrait revenir à la communauté chiite, exclue lors de la réunification, et aux descendants du prophète Mohammed, dont il se revendique.

De rébellion en rébellion …


En 2011, alors que les Printemps arabes secouent le Moyen-Orient, des manifestations meurtrières éclatent à Sanaa. Ali Abdallah Saleh démissionne, Abd Rabbo Mansour Hadi est élu.

Mais en 2014 la rébellion houthi, soutenue par l’Iran, prend le contrôle de Sanaa puis lance une offensive vers le sud. Le président Hadi s’exile chez son allié, le roi d’Arabie saoudite.


En mars 2015, l’Arabie saoudite prend la tête d’une coalition de pays arabes sunnites unis pour endiguer l'avancée des rebelles, et aider le président Hadi à reprendre le contrôle de Sanaa. Elle lance l’opération « tempête décisive ». Les rebelles sont soutenus par l’ancien président Saleh. Il est tué lorsqu’il se rapproche de l’Arabie saoudite, en 2017.


L’appui bancal de l’Arabie saoudite discrédite Hadi, et du même coup renforce le mouvement houthiste ainsi que le mouvement sécessionniste du sud, qui contrôle le port d’Aden. Ce port est un lieu central pour l’équilibre commercial du pays.

Pour résumer, depuis 2014, les Houthis chiites soutenus par l’Iran s’opposent aux forces gouvernementales sunnites soutenues par l’Arabie saoudite.

L’influence d’AQPA


Historiquement, Al Qaïda a assis sa puissance dans la péninsule arabique et plus particulièrement au Yémen où le mouvement terroriste est nommé AQPA. Tristement connu pour avoir revendiqué l’attentat de Charlie Hebdo en 2015, il profite de l’instabilité du pays entre 2015 et 2016 pour prendre une partie du territoire, notamment la 5e ville du pays, Al Mukalla. Il en est délogé en 2016. Les frappes américaines ainsi que l’engagement militaire houthiste et la coalition menée par l’Arabie saoudite amoindrissent l’influence d’AQPA.


Toutefois, aujourd’hui encore, la tentation djihadiste demeure vive dans un pays qui sombre dans la misère.

Un conflit larvé au Moyen-Orient


L’Arabie saoudite et l’Iran s’affrontent indirectement sur le territoire yéménite. L’Arabie saoudite intervient au nord pour contenir la menace chiite à la frontière qu’elle partage avec le Yémen, ce qui renforce la détermination des rebelles et l’appui de l’Iran, qui leur fournit des armes.


Les Émirats arabes unis sont également engagés indirectement dans ce conflit. Ils œuvrent pour affermir leur implantation commerciale et militaire dans le golfe d’Aden, au sud du Yémen, et dans la corne d’Afrique. Toutefois, ils soutiennent les Yéménites du sud, jouant ainsi un double jeu avec l’Arabie saoudite.

La coalition saoudo-émiratis aurait versé des fonds importants à AQPA en échange de son retrait de plusieurs territoires, notamment de Al Mukalla.

Un premier pas vers l’apaisement ?


En dépit des fortes tensions qui subsistent entre Riyad et Téhéran, les deux puissances semblent être sur le point de renouer les relations diplomatiques qui ont été rompues en 2016. L’Arabie saoudite ne dispose plus du soutien américain depuis que Joe Biden a été élu à la présidence des États-Unis. Riyad se voit contraint de négocier avec son voisin rival.


Mais en dépit de ce potentiel rapprochement diplomatique, la guerre indirecte que mènent l’Iran et l’Arabie saoudite risque de se poursuivre sur le terrain, au Yémen.

L’ingérence occidentale, discrète mais indéniable


L’ONU, ainsi que toute la communauté internationale reconnaissent le gouvernement du président Mansour Hadi, en dépit du soutien saoudien controversé dont il dispose.


Plusieurs pays, comme l’Espagne, l’Allemagne ou la Belgique, ont pris la décision de cesser d’exporter des armes, ou de remettre en question certains contrats passés avec le Yémen, comme la Suède, tant que le conflit ne trouverait pas une forme d’apaisement. La France, en revanche, continue d’exporter des missiles qui sont ensuite utilisés pour bombarder rebelles et civils. En 2016, 150 000 obus auraient été vendus au Émirats arabes unis et à l’Arabie saoudite, en connaissance de cause.

La guerre qui a lieu au Yémen ne peut être réduite à un simple conflit entre sunnites et chiites du fait des considérations économiques qui concernent la communauté internationale. Le golfe persique est un point névralgique pour l’extraction et l’exportation du pétrole. Les bateaux transitent par le détroit d’Ormuz, sous le contrôle de l’Iran ; et par le détroit, déjà évoqué, de Bab el Mandeb, entre Djibouti et le Yémen. Si l’Iran étendait son influence sur le monde arabe, il pourrait détenir ce détroit, ce qui inquiète les Occidentaux. C’est pourquoi ils ne s’opposent pas frontalement à la rébellion des Houthis, et de facto, à l’Iran.



La France considère qu’elle doit honorer son contrat envers ses trois clients essentiels dans le golfe : les Émirats, le Qatar et l’Arabie saoudite.

Un pays saigné aux quatre veines : la plus grande catastrophe humanitaire du XXIe siècle

Les enfants sont les victimes les plus touchées par la faim, les blessures, les mutilations, et les épidémies. 24 millions de personnes, dans un pays qui en compte trente, ne mangent pas à leur faim. La coalition militaire contre les Houthis impose un blocus qui gêne l’intervention de l’aide humanitaire, alors que le Yémen importait déjà 80% de sa nourriture et de ses médicaments avant la guerre.

Début 2018, un rapport d’experts de l’ONU a affirmé que le Yémen en tant qu’État avait pratiquement cessé d’exister. Les salaires ne sont plus versés par l’État, une économie de guerre s’est mise en place, et des trafics divers ont émergé sur les lignes de front.

Pour l’instant, 377 000 personnes sont mortes dans le conflit dont 227 000, selon le programme des nations unies pour le développement (PNUD), à cause des conséquences indirectes du conflit. 3,3 millions de personnes ont été déplacées. Des milliers d’enfants sont orphelins et vivent dans des campements sans eau ni électricité. 15% de la population est handicapée en raison du manque de soins et de structures hospitalières.

L’ONU affirme qu’il s’agit de la pire crise humanitaire du siècle.

Mois de janvier 2022, des tensions croissantes dans un pays épuisé


La capitale, Sanaa, est contrôlée par les rebelles Houthis. En janvier 2022, elle a été bombardée par la coalition militaire menée par l’Arabie saoudite. Ce bombardement a été mené en répression d’une attaque des rebelles yéménites contre les Émirats arabes unis le 17 janvier. L’intervention des Émirats dans le conflit irrite les Houthis qui ont menacé de perpétrer à nouveau leurs attentats sur le territoire émirati.


Le 24 janvier, des missiles balistiques ont été interceptés au-dessus d’Abou Dhabi.

Le 13 janvier, l’ONU a annoncé que cinq de ses employés ont été enlevés dans le sud du Yémen, alors qu’ils retournaient à Aden après avoir accompli une mission de terrain.


Le 14 février, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a annoncé avoir détruit un système de communication situé près du ministère des communications, utilisé, selon ses dires, pour des attaques de drones de rebelles houthistes. C’est la première fois que cette coalition cible un ministère civil, et non plus un ministère de la défense.


Crédit photo : Wikimedia Commons, no change made, Alisdare Hickson from Canterbury, United Kingdom, Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0

Wikimedia Commons, no change made, VOA/Almigdad Mojalli, Public domain


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