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  • Alice Desvilles

Présidentielle et réseaux sociaux : un duel aux urnes sous hautes tensions au Ouganda

Mis à jour : mars 18

Par Marine Testé


Un duel au sommet : le président sortant face au président du ghetto


Les élections présidentielles en Ouganda ont principalement opposé le candidat-président, Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 35 ans, à Bobi Wine, ancienne icône de la chanson devenu député.

Bobi Wine (à droite) avec un supporter à gauche.

Issu d’une modeste famille de nomades, Yoweri Museveni s’engage pour la sédentarisation de sa communauté dès sa majorité. Il commence sa carrière politique en 1980 par la création de l’Armée de Résistance Nationale (NRA), un mouvement de rébellion contre l’ancien régime porté au pouvoir par une élection faussée. Après avoir renversé le président au pouvoir, Milton Obote, il prend sa place en 1986, et ne quittera plus jamais ce poste.


Face à lui Bobi Wine, 38 ans, n’ayant donc connu que Yoweri Museveni comme chef d’État. Star de la chanson et ayant grandi dans les quartiers pauvres de la capitale, il est très vite surnommé « le président du ghetto » par ses partisans. Ex-chanteur engagé, il appuie sa candidature en dénonçant les inégalités qui sévissent à cause de la corruption du régime.


Une campagne sous l’égide de la violence


Bien qu’il soit indéniable que l’Ouganda s’est industrialisé et que les niveaux de vie ont considérablement augmenté sous le régime de Yoweri Museveni, il faut reconnaître que le système reste gangrené par la corruption. Cela s’est retranscrit lors de la campagne présidentielle, où pour la première fois depuis son accession à la tête du pays, le pouvoir du président est menacé.


Durant sa campagne, M. Wine, principal opposant à l’actuel président, a été arrêté à maintes reprises. Sa dernière arrestation remonte à novembre dernier lors d’une manifestation durant laquelle 54 personnes ont perdu la vie à la suite des coups de feu des forces de l’ordre.

Bobi Wine a également été victime de violences d’État : arrestations, dispersions de ses meetings, tirs à balles réelles, ou encore torture de ses soutiens militants en prison.

Ce fut également le cas pour les neuf autres candidats dont tous les meetings ont été annulés sous prétexte de protocole sanitaire alors que M. Museveni poursuivait les siens. Avant même la sortie des résultats, le président avait prévenu le peuple que contester sa victoire serait considéré comme une trahison.

Le Parlement ougandais.

Une guerre numérique


A la suite des comportements qualifiés d ' "inappropriés" et de contenus ayant pour but d’influencer le choix des électeurs à l’aube de l’élection, le géant des GAFAs a fait le choix de s’immiscer dans l’houleuse présidentielle en supprimant plusieurs comptes. Facebook a donc fermé une dizaine de comptes des responsables gouvernementaux, dont le conseiller en communication du président-candidat, Don Wanyama, ainsi que d’autres proches du parti au pouvoir.

Désinformation, faux comptes, trolls, duplication de pages, polémiques... Une seconde campagne électorale se déroulait sur le réseau social avec la volonté malhonnête d’influer en amont des élections. Au vu de l’imminence des élections, Facebook a agi rapidement afin de faire tomber ce réseau.


Par ailleurs, le parti au pouvoir a accusé le géant américain d’ingérence. L’attaché de presse du gouvernement s’est d’ailleurs insurgé : « honte aux forces étrangères qui pensent qu’elles peuvent aider une marionnette à conquérir le pouvoir en désactivant les comptes des militants », accusant même Facebook d’avoir agi ainsi à la suite de la demande de Bobi Wine.


En réponse à cela, c’est tout Internet et l’ensemble des réseaux sociaux et des services de messageries qui ont été suspendus en Ouganda à la demande du gouvernement, qui explique cette décision par le fait qu' Internet ait été « instrumentalisé » avec des fake news, ce qui risquait de fragiliser le processus électoral et les résultats.


Le jour J : une énième victoire controversée


Le jeudi 14 janvier, 10 millions d’Ougandais se sont rendus aux urnes dans une atmosphère tendue, privés d’Internet et de réseaux sociaux, mettant fin à une campagne électorale particulièrement violente.


Dès le lendemain, les deux candidats principaux ont revendiqué leurs victoires.

M. Wine, très confiant, a affirmé avoir « largement vaincu le dictateur » lors d’une conférence de presse à Kampala. Il a de suite dénoncé des « illégalités » commises par le « régime sanguinaire » de Museveni. C’est le samedi 16 janvier que l’instance nationale électorale a annoncé la victoire du candidat-président Yoweri Museveni à l’issue du premier tour de la présidentielle, obtenant son 6e mandat avec 58,64% des voix. Lors d’une allocution télévisée, il a remercié chaudement les Ougandais qui ont voté pour lui au nom « du panafricanisme et de la démocratie ».

Évidemment Bobi Wine a fermement rejeté cette victoire et a invité ses partisans à employer tous les moyens légaux possibles afin d’annuler cette réélection. Il continue de dénoncer une fraude massive et des irrégularités tels des bulletins préremplis ainsi que l’arrestation des observateurs de son parti le jour de l’élection. Il promet de fournir les preuves du « pire trucage jamais connu » lorsque l’accès à Internet sera rétabli.

Depuis le candidat est « en état de siège », encerclé par les forces de l’ordre à son domicile. Son parti dénonce une assignation à résidence, à laquelle le gouvernement répond que les militaires présents sont chargés de s’occuper de sa sécurité.


Crédit photo 1 : The Independent/ Wikimedia Commons / No change made / Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license

Crédit photo 2 : Andrew Regan, Wikimedia Commons / No change made, Creative CommonsAttribution-Share Alike 3.0 Unported license

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