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Brésil : quelles perspectives pour Lula dans un pays fracturé ?

Ce 30 octobre 2022, Luiz Inácio Lula da Silva dit Lula a réussi son pari et est parvenu à remporter l’élection présidentielle brésilienne en récoltant 50,9% des voix au second tour succédant ainsi à son adversaire Jair Bolsonaro. Lula s’apprête ainsi à reprendre un poste qu’il connait si bien, lui déjà président entre 2003 et 2011, avec la promesse de construire « un nouveau Brésil » comme il l’a martelé toute la campagne durant. Pourtant, tout semble avoir changé depuis au Brésil : extrêmement fragilisé par la pandémie de Covid 19 et isolé sur la scène internationale, le pays peine désormais à retrouver son dynamisme des années 2010 tandis que la société semble plus polarisée que jamais…




Après 4 ans de « Bolsonarisme », Lula souhaite tourner la page


Nous sommes le 29 octobre 2018, au lendemain de l’élection présidentielle brésilienne, un visage fait la une des médias du monde entier : celui de Jair Bolsonaro. Nostalgique de la dictature militaire, conservateur et ouvertement climatosceptique, celui qui se fait appeler le « Trump des Tropiques » parvient à séduire une majorité de Brésiliens dans un climat de défiance envers les partis traditionnels minés par les affaires de corruption. En bénéficiant du soutien des grands groupes agroalimentaires, Bolsonaro mène une politique extractiviste en Amazonie dont la déforestation progresse à des niveaux inédits. Il s’appuie également sur l’Église évangélique ou encore l’armée pour gouverner dans un pays très religieux et marqué par une certaine insécurité. Cette idéologie très conservatrice lui permet d’être soutenu aussi bien par des Brésiliens modestes attachés aux valeurs religieuses et à son discours populiste que par les élites financières du pays, qui adhèrent par ailleurs à sa politique d’austérité. Le mandat de Bolsonaro voit naitre une extrême polarisation du Brésil entre l’alliance de gauche que constitue Lula, tout juste blanchi après avoir passé plus d’un an en prison pour corruption, et le bloc présidentiel classé à l’extrême droite de l’échiquier politique. Lula fait alors campagne pour un Brésil plus égalitaire dans un pays où les inégalités sont très marquées et veut refaire du Brésil un exemple notamment sur les questions environnementales après un isolement progressif sur la scène internationale. Il promet par ailleurs de remettre en place les programmes sociaux supprimés par Bolsonaro comme « Bolsa Familia » pensés pour mettre fin à la pauvreté héréditaire.



Une élection qui dépasse les enjeux nationaux


Cette élection présidentielle brésilienne 2022 a bien suscité une attention particulière aux quatre coins du globe dans la mesure où ce sont deux visions du Brésil qui s’affrontaient, deux projets aux antipodes dans un pays dont la place dans l’ordre mondial n’est pas négligeable. Du coté occidental d’abord, l’Union Européenne (UE) voit dans cette alternance la possibilité de renouer le dialogue avec le Brésil après la défiance de Jair Bolsonaro qui voyait dans chaque échange avec Bruxelles une tentative d’ingérence quasi « néo-colonialiste ». Avec l’élection de Joe Biden en janvier 2021, Bolsonaro a perdu à Washington un allié précieux et son successeur s’est empressé de féliciter Lula après sa victoire, symbole d’un certain soulagement américain…. Néanmoins, si le Brésil de Lula sera plus enclin à travailler avec l’UE sur les questions environnementales, cela ne signifie pas pour autant un alignement diplomatique du Brésil sur toute la ligne avec le camp occidental. En effet, la position vis-à-vis de la Chine est plus ambiguë : alors que Bolsonaro accusait avec véhémence la Chine de « racheter le Brésil », Lula est davantage ouvert aux investissements chinois qui font du pays le premier partenaire commercial du Brésil. Cependant, la Chine aurait pu tirer bénéfice d’une réélection de Bolsonaro qui, isolé, aurait été contraint de se plier aux exigences chinoises en matières commerciales tandis que Lula peut désormais jouer sur une proximité retrouvée avec le camp occidental pour négocier. De la même manière, le changement de résident au palais présidentiel de l’Aube à Brasilia ne devrait paradoxalement pas impacter de façon significative les rapports de force autour du conflit russo-ukrainien dans la mesure où le Brésil a certes condamné l’invasion russe tout en critiquant aussi les sanctions occidentales envers la Russie. Lula semble ainsi déterminé à poursuivre le non-alignement traditionnel brésilien et il s’agit là d’un des rares points communs que l’on puisse lui trouver avec son prédécesseur.


 A l’échelle régionale, cette élection achève la bascule à gauche de la quasi-totalité des pays d’Amérique Latine puisque les cinq plus grandes économies du sous-continent sont gouvernées par la gauche, cette dynamique pourrait ainsi soulever un élan coopératif régional afin de peser plus fortement dans l’économie mondiale. Enfin, nombreux sont ceux qui ont vu dans cette élection un test pour la démocratie alors que Jair Bolsonaro a multiplié les allusions à un coup de force pour rester au pouvoir tandis qu’il dénonçait des « fraudes » au vote électronique, situation qui n’était pas sans rappeler celle des États-Unis deux ans plus tôt. Bolsonaro a finalement reconnu sa défaite après quelques heures de suspens, plutôt rassurant quant à l’état de la démocratie brésilienne, mais les différents blocages routiers des partisans du président sortant pendant plusieurs jours soulignent la défiance de certains brésiliens envers la légitimité de Lula, symbole d’un pays fracturé.






La victoire de Lula, et après ?


Cette alternance au Brésil soulève encore un certain nombre d’interrogations quant à ses conséquences sur la société brésilienne. En effet, cette élection, la plus serrée depuis le retour de la démocratie au Brésil, reflète une fracture profonde dans le pays entre un « Nordeste » pro-Lula et des villes plus riches comme Rio de Janeiro qui ont voté en faveur de Bolsonaro. Ce soutien massif pour le camp du président sortant dans le Sud du Pays lui permet de conserver une majorité au Congrès appuyée par de nombreux gouverneurs ultraconservateurs réélus, ce qui est susceptible de limiter la marge de manœuvre politique de Lula. Les premières semaines du mandat du candidat élu seront cruciales, investi en janvier 2023 Lula devra composer avec une société polarisée sur un certain nombre de thèmes sociétaux et sera probablement contraint à faire des compromis pour faire adopter ses mesures de hausse d’impôts pour les plus riches par exemple.


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