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  • Alice Desvilles

Les printemps arabes dix ans plus tard : quel bilan dresser ?

Par Marine Testé

Manifestation lors du printemps arabe yéménite.

2011 : une vague contestataire déferle dans les pays arabes Le 17 décembre 2010, un vendeur ambulant tunisien s’immole par le feu dans un acte désespéré, dénonçant la pauvreté, le chômage et le manque de démocratie de son pays. Les rues tunisiennes sont alors transformées en champs de bataille, les manifestants demandent le départ du président Ben Ali, qui quitte le pays le 14 janvier 2011. C’est le début d’une vague contestataire qui s’est propagée aux pays du Moyen-Orient, puis au Maghreb. Dix jours après, la contestation gagne l’Égypte, où les pro-démocratie renversent Hosni Moubarak. Puis c’est au tour de la Libye de chasser Kadhafi du pouvoir, puis Saleh au Yémen. Enfin, Bahreïn et la Syrie s’embrasèrent à leur tour, mais sans parvenir à se débarrasser de leur tyran respectif. Les printemps arabes ont donné des résultats disparates : les soulèvements ont laissé place à des réformes timides ou bien à un retour à un ordre autoritaire, voire à des guerres civiles et des conflits armés. La Tunisie : une transition démocratique fragile Vu comme un des seuls succès des printemps arabes, la Tunisie a réformé ses institutions et rédigé une nouvelle constitution. Cependant le pays s’enlise dans une crise économique et une souffre de forte inflation conduisant le peuple à revenir sur son slogan révolutionnaire « travail, liberté, dignité ». Si les Tunisiens reconnaissent avoir gagné en liberté, notamment au niveau de la presse, le niveau de vie a fortement baissé, les inégalités ne cessent de s’accroître et il n’y a toujours pas de travail. Le taux de chômage des jeunes est deux à trois fois supérieur au taux de chômage moyen qui est déjà de 16%. Le peuple se plaint d’un gouvernement toujours corrompu et notamment de ne pas percevoir les aides venant de l’étranger. De nouveaux mouvements protestataires ressurgissent, portés par les jeunes qui ne voient pas de débouchés professionnels. Un échec généralisé : retour à la case départ pour l’Égypte et la Libye L’Égypte avait réuni plus d’un million de personnes dans les rues en 2011, demandant la destitution d’Hosni Moubarak, au pouvoir depuis plus de trente ans. Le peuple s’est insurgé face aux inégalités, à la pauvreté, à la corruption, aux violences policières et à l'inflation. Après 18 jours d’occupation de la place du Caire, le dictateur a démissionné le 11 février 2011. A la suite de cela, les Egyptiens ont élu leur premier président par la voie démocratique en 2012, Mohamed Morsi, un frère musulman. Mais par la suite, un coup d’État de l’armée a fait plonger le pays dans un régime totalitaire gouverné par Abdel Fattah Al-Sissi depuis 2014. Intimidation, censure, disparitions forcées, arrestations arbitraires et torture sont les outils du maréchal. Depuis 2014, 2700 personnes ont disparu, et 7000 ont été arrêtées sur la période 2019-2020 sous le chef d’accusation d’appartenance à un groupe islamiste. Les rassemblements et les caméras sont interdites sur la place où est née la révolution. Le peuple dénonce l’inaction des alliés occidentaux, qui renforcent le régime en lui accordant de la légitimité. La Libye a été la suivante à contester le pouvoir de son dictateur, Mouammar Kadhafi, lors d’une guerre civile où des apprentis soldats ont combattu les forces armées libyennes. Les jeunes se sont enrôlés dans une rébellion improvisée, en jeans et baskets. Deux mois plus tard, Kadhafi est tué dans la banlieue, dans des circonstances encore floues à ce jour. La Libye est à ce jour déchirée, l’opposition s’est divisée entre des factions rivales à l’est et à l’ouest, irréconciliables, laissant un pays fragmenté et souffrant d’ingérence en raison de ses gisements de pétrole. Le pays possède actuellement deux parlements, deux armées, et deux banques centrales rivales.

Ville d'Azaz, en Syrie.

Chaos syrien et guerre civile au Yémen Tout a commencé en Syrie lorsque des adolescents ont menacé le président en écrivant sur un mur « c’est votre tour docteur » en mars 2011. La manifestation pour la liberté, la dignité et la démocratie menée en mars 2011 a conduit à une répression civile de la part du pouvoir en place qui s’est peu à peu muée en guerre civile. Le président Bachar Al-Assad est toujours au pouvoir, appuyé par ses alliés, la Russie et l’Iran. S’opposent au régime les rebelles pro-démocratie, les puissances turques et les djihadistes de l’État Islamique. La Syrie est aujourd’hui secouée par deux guerres : une du régime de Bachar Al-Assad contre les rebelles, et la guerre contre l’État Islamique et Daesh, ce à quoi nous pouvons ajouter la guerre entre Kurdes et puissances turques. Le conflit a déjà fait 400 000 morts et plus de quatre millions de Syriens ont fui. La démission d’Ali Abdallah Saleh au Yémen n’a pas conduit à l'avènement du nouveau système espéré : le soulèvement a été récupéré par des forces politiques et islamistes conduisant à de nouvelles guerres internes. Depuis six ans maintenant, le pays est ravagé par une guerre civile opposant le gouvernement, soutenu par l’Arabie Saoudite et les États-Unis, aux rebelles houthis soutenus par l’Iran. Des millions de Yéménites ont fui, des dizaines de milliers sont morts : c’est la pire crise humanitaire au monde, d’après l’ONU. Comment analyser ces « échecs » ? Après les printemps arabes, lorsque les tyrans sanguinaires furent révoqués, l’islamisme est apparu comme l’alternative la plus stable et la plus structurée dans de nombreux pays. En effet, l’État apparaissait comme un prédateur qui oubliait le peuple. Cependant aucun mouvement islamiste ne s’est installé durablement, le système a rapidement révélé son impuissance. Les printemps arabes ont souvent laissé place à l’hiver arabe : le vide créé par la destitution des régimes autoritaires n’a pas conduit à l’édification d’une transition démocratique. L’ingérence des pays occidentaux a également eu un rôle dans l’échec de la construction de nouvelles démocraties, préférant soutenir des régimes militaires et autoritaires afin de protéger leurs intérêts. Notamment afin de rester en bon terme avec l’Arabie Saoudite, alliée de l’Occident. Il faut cependant nuancer ce « bilan négatif », car il y a tout de même eu une prise de conscience politique chez toute une génération, qui se transmettra à la suivante. La transition peut être longue, une révolution peut parfois conduire au rétablissement de l’ancien ordre durant un temps, mais il faut être patient, nous dit Bertrand Badie. Cependant les nouvelles vagues de manifestations en 2018 au Soudan, en Irak, Algérie et Liban, les « printemps arabes 2.0 » ont ravivé les espoirs.


Crédit photo 1 : AlMahra, Wikimedia Commons, no change made, Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license.

Crédit photo 2 : Christian Triebert, Wikimedia Commons, no change made, Creative Commons Attribution 2.0 Generic license

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