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Le Sud global et la recomposition du multilatéralisme

Depuis plusieurs années, le système international connaît une transformation profonde. L’ordre mondial issu de la fin de la Seconde Guerre mondiale, dominé par les puissances occidentales et structuré autour d’institutions comme l’Organisation des Nations unies (ONU), semble aujourd’hui contesté. De nombreux États d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine ou du Moyen-Orient, souvent regroupés sous l’expression de « Sud global » (Carl Oglesby), cherchent à redéfinir les règles du jeu international. Cette évolution ne signifie pas nécessairement une rupture totale avec le multilatéralisme, mais plutôt une transformation progressive de ses équilibres, de ses priorités et de ses acteurs.

 

Le Sud global ne constitue pas un bloc homogène. Il rassemble des pays aux trajectoires économiques, politiques et stratégiques très différentes. Pourtant, plusieurs tendances communes émergent : une volonté d’être mieux représentés dans les institutions internationales, une critique croissante de l’ordre international perçu comme inégalitaire, et une recherche d’alternatives diplomatiques ou économiques face à l’influence occidentale. Ces dynamiques participent à ce que certains analystes décrivent comme une recomposition du multilatéralisme, c’est-à-dire une transformation du fonctionnement de la coopération internationale.



Carte des pays généralement associés au « Sud global » (en rouge)


L’affirmation progressive du Sud global dans les relations internationales


La contestation actuelle du système multilatéral s’explique en grande partie par les transformations profondes de l’économie mondiale depuis la fin du XXᵉ siècle. Pendant plusieurs décennies après 1945, l’économie internationale était dominée par les États-Unis, l’Europe occidentale et le Japon, qui concentraient l’essentiel de la production mondiale et contrôlaient la majorité des institutions économiques internationales. Cette domination se reflétait clairement dans les chiffres : au début des années 1990, les économies occidentales représentaient encore environ deux tiers du PIB mondial. Cependant, avec la mondialisation et l’industrialisation rapide de nombreuses régions du Sud, le centre de gravité de l’économie mondiale s’est progressivement déplacé vers l’Asie et, plus largement, vers les économies émergentes. Aujourd’hui, les pays du Sud global jouent un rôle beaucoup plus important dans la croissance mondiale, dans le commerce international et dans les flux d’investissement.

 

La Chine constitue sans doute l’exemple le plus spectaculaire de cette transformation. Depuis les réformes économiques engagées à la fin des années 1970, le pays a connu une croissance exceptionnelle qui lui a permis de devenir la deuxième économie mondiale et un acteur central du commerce international. Alors qu’elle ne représentait qu’une part très limitée de la production mondiale dans les années 1980, la Chine produit aujourd’hui près de 18% du PIB mondial et s’est imposée comme le premier exportateur de biens au monde. Elle est également devenue le principal partenaire commercial de nombreux pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, ce qui renforce considérablement son influence économique et politique. Sous la direction de Xi Jinping, la Chine cherche désormais à transformer cette puissance économique en influence diplomatique, notamment en investissant massivement dans les infrastructures internationales et en développant de nouvelles initiatives économiques comme la « Belt and Road Initiative », un réseau de grandes routes commerciales reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique.


 


             Le Quartier de Pudong à Shanghai, symbole de la puissance économique chinoise

 

La montée en puissance du Sud global ne se limite toutefois pas à la Chine. L’Inde constitue un autre exemple majeur de cette évolution. Avec plus de 1,4 milliard d’habitants, elle est devenue le pays le plus peuplé du monde et dispose d’un potentiel économique considérable. Depuis les réformes économiques engagées dans les années 1980-1990, l’économie indienne connaît une croissance soutenue, souvent autour de 6 à 7% par an, ce qui en fait l’une des économies les plus dynamiques du monde. L’Inde développe également des secteurs technologiques et numériques très performants, avec des centres d’innovation importants dans des villes comme Bangalore, la  « Silicon Valley indienne », ou Hyderabad. Dans le même temps, d’autres pays émergents gagnent progressivement en importance dans l’économie mondiale. L’Indonésie, par exemple, est devenue la plus grande économie d’Asie du Sud-Est et pourrait rejoindre le groupe des principales puissances économiques d’ici quelques décennies. Le Brésil demeure la première économie d’Amérique latine et joue un rôle important dans les marchés agricoles et énergétiques mondiaux, tandis que des pays comme le Mexique, la Turquie ou l’Afrique du Sud participent eux aussi à cette transformation progressive des équilibres économiques internationaux.

 

Cette évolution économique est renforcée par un facteur démographique déterminant. Le Sud global concentre aujourd’hui la grande majorité de la population mondiale, ce qui lui donne un poids croissant dans les dynamiques économiques et politiques internationales. L’Afrique, en particulier, devrait connaître une croissance démographique spectaculaire dans les prochaines décennies. Sa population pourrait passer d’environ 1,4 milliard d’habitants aujourd’hui à près de 2,5 milliards d’ici 2050. Cette dynamique démographique pourrait favoriser l’émergence de nouveaux marchés et de nouvelles puissances régionales. Des pays comme le Nigeria, l’Éthiopie ou l’Égypte voient déjà leur influence économique et diplomatique progresser, notamment grâce à la croissance de leurs villes, à l’augmentation de leur population active et au développement progressif d’une classe moyenne. L’urbanisation rapide, la diffusion des technologies numériques et l’intégration croissante dans les échanges mondiaux contribuent également à renforcer le rôle économique et politique de ces régions.

 

L’ensemble de ces transformations économiques et démographiques modifie profondément les rapports de puissance à l’échelle mondiale. Les pays du Sud global disposent désormais de ressources économiques, démographiques et politiques qui leur permettent de contester un ordre international longtemps dominé par l’Occident. Cette évolution se traduit par une volonté croissante de participer davantage aux décisions internationales et de réformer les institutions qui structurent la gouvernance mondiale, afin qu’elles reflètent davantage la réalité du monde actuel.

 

La contestation des institutions internationales et la recherche d’un multilatéralisme plus équilibré

 

La montée en puissance des pays du Sud global s’accompagne d’une contestation croissante des institutions internationales créées après la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup de ces États considèrent que ces institutions reflètent encore largement les rapports de puissance de l’époque et qu’elles ne représentent plus correctement l’équilibre actuel du monde. Cette critique concerne notamment les grandes organisations économiques et politiques qui structurent le système international, comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) ou encore les principales instances de décision au sein de l’ONU.

 

Dans de nombreuses organisations internationales, les pays occidentaux disposent encore d’une influence très importante. Au sein du FMI, par exemple, le poids des votes dépend largement de la puissance économique des États au moment de la création de l’institution, ce qui donne encore aujourd’hui un avantage significatif aux pays développés. Ainsi, les États-Unis disposent à eux seuls d’un pouvoir de blocage sur certaines décisions importantes. De nombreux pays émergents estiment donc que ces institutions ne reflètent plus l’équilibre économique actuel et demandent une redistribution plus équitable du pouvoir de décision. Cette critique s’inscrit dans une volonté plus large de réformer la gouvernance mondiale afin qu’elle prenne davantage en compte le poids croissant des économies émergentes.

 

La question de la représentation politique au sein du système international est également au cœur de ces revendications. Le Conseil de sécurité de l’ONU est souvent présenté comme l’exemple le plus visible de ce déséquilibre. Créé en 1945, il comprend cinq membres permanents disposant d’un droit de veto : les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni. Or, cette structure reflète avant tout les rapports de puissance de l’après-Seconde Guerre mondiale. De nombreux pays du Sud global estiment aujourd’hui que cette organisation ne correspond plus à la réalité géopolitique actuelle. L’Afrique, par exemple, ne dispose d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité malgré son poids démographique et politique croissant. L’Inde, qui est devenue l’un des pays les plus peuplés et l’une des principales économies mondiales, réclame également depuis longtemps une place permanente dans cette instance.


                            

Le Conseil de sécurité de l’ONU à New-York, reflet d’un monde passé face aux ambitions du Sud global

 

Face à ces limites, plusieurs pays du Sud global cherchent à développer de nouvelles formes de coopération internationale. L’exemple le plus connu est celui du groupe des BRICS (Brésil-Russie- Inde-Chine-Afrique du Sud), qui vise à renforcer la coopération entre États dans les domaines économiques et politiques. Ce groupe a progressivement gagné en importance sur la scène internationale, notamment en proposant des alternatives à certaines institutions dominées par l’Occident. La création d’une nouvelle banque de développement par ces pays illustre cette volonté de construire des structures capables de financer des projets d’infrastructures ou de développement en dehors des institutions financières traditionnelles.

 

Cette dynamique reflète une évolution plus large du système international. Alors que l’ordre mondial de l’après-guerre reposait sur une domination assez claire des puissances occidentales, le monde actuel semble évoluer vers une configuration plus multipolaire. Les pays du Sud global cherchent à jouer un rôle plus important dans les décisions internationales, tout en développant leurs propres réseaux de coopération et d’influence. Cette transformation contribue à redéfinir progressivement les règles du multilatéralisme et à ouvrir une nouvelle phase dans l’organisation des relations internationales.

 

Vers un ordre international davantage multipolaire

 

La montée en puissance du Sud global et la contestation des institutions internationales traditionnelles contribuent à transformer progressivement l’ordre mondial. De plus en plus d’observateurs considèrent que le système international entre dans une phase de transition vers un monde plus multipolaire, dans lequel plusieurs centres de puissance coexistent et interagissent. Cette évolution marque une rupture avec la période qui a suivi la fin de la guerre froide, durant laquelle les États-Unis occupaient une position largement dominante dans les affaires internationales.

 

Le relatif affaiblissement de l’Occident constitue l’un des facteurs majeurs de cette transformation. Si les États-Unis restent la première puissance militaire et l’une des principales économies mondiales, leur capacité à organiser seuls le système international semble aujourd’hui plus limitée qu’auparavant. Les crises économiques, les divisions politiques internes et l’émergence de nouvelles puissances ont progressivement réduit leur marge de manœuvre. L’Europe, de son côté, reste un acteur économique important mais peine parfois à parler d’une seule voix sur les grandes questions internationales, ce qui limite son influence politique globale.

 

Dans ce contexte, plusieurs puissances émergentes cherchent à affirmer leur propre vision de l’ordre international. La Chine joue un rôle central dans cette recomposition en développant une stratégie globale visant à renforcer ses liens économiques et diplomatiques avec de nombreux pays du Sud global. Par des investissements massifs dans les infrastructures, les ports, les chemins de fer ou les réseaux énergétiques, elle renforce progressivement son influence dans plusieurs régions du monde. Cette stratégie lui permet de consolider sa position économique tout en développant de nouveaux partenariats politiques avec de nombreux États.

D’autres puissances émergentes adoptent également des stratégies d’affirmation internationale. L’Inde cherche par exemple à se présenter comme une grande puissance démocratique capable de représenter une partie du Sud global dans les institutions internationales. Le Brésil joue un rôle diplomatique important en Amérique latine et dans les négociations internationales sur l’environnement ou le commerce. L’Afrique du Sud cherche quant à elle à renforcer la coopération entre les pays africains et à promouvoir une plus grande représentation du continent dans les institutions internationales.

 


 17e sommet des BRICS à Rio de Janeiro, au Brésil, le 6 juillet 2025

 

Cependant, le Sud global reste un ensemble très diversifié et parfois divisé. Les intérêts économiques et politiques des différents pays ne sont pas toujours les mêmes, et certaines rivalités régionales peuvent limiter leur capacité à agir collectivement. Ainsi, les relations entre l’Inde et la Chine restent marquées par des tensions géopolitiques importantes, notamment autour de leurs frontières et de leur influence en Asie. De même, certains pays du Sud global entretiennent encore des relations économiques très étroites avec les puissances occidentales, ce qui les conduit parfois à adopter des positions plus nuancées dans les débats internationaux. C'est le cas, par exemple, des Émirats arabes unis qui, tout en rejoignant les BRICS+ (BRICS + Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) pour affirmer leur autonomie, conservent des partenariats militaires et financiers essentiels avec les États-Unis et l'Europe.

 

Malgré ces limites, la transformation du système international semble profonde et durable. L’augmentation du poids économique, démographique et politique des pays du Sud global contribue à redéfinir progressivement les équilibres du multilatéralisme. Les institutions internationales devront probablement évoluer pour s’adapter à cette nouvelle réalité et pour intégrer davantage les acteurs émergents dans les processus de décision. Cette recomposition du multilatéralisme pourrait ainsi conduire à un système international plus équilibré, mais aussi potentiellement plus complexe, dans lequel plusieurs puissances devront apprendre à coopérer tout en gérant leurs rivalités.

 

 

Rédigé le 8 mars 2026 par Sacha Martin, membre du pôle Rédaction d’EDHEC Nations Unies.

 

 
 
 

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