Trump, une habitude américaine déguisée en anomalie
- Charles de Nadaillac
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Lecture historique de l’interventionnisme des Etats-Unis

Un jour il menace l’Ayatollah, une semaine avant il réclamait le Groenland, encore avant il capturait le président vénézuélien. Semaine après semaine se déroule le feuilleton diplomatique du président Trump, par à-coups chocs, déclarations interloquantes, droits de douane qui défient les conventions libérales et insultes violentes à chefs d’État. La relative pacification du monde, du moins dans l’espace atlantique, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale se voit troublée par une diplomatie agressive de la part de l’État même qui se faisait gendarme du monde au profit du bloc de l’Ouest. Le public mondial s’offusque de l’attitude belliciste du président américain, qui semble être une anomalie volontairement assumée, venant troubler la paix de l’ordre mondial. Pourtant, à y regarder de plus près, on se souvient des interventions au Pakistan d’Obama, de la croisade de Bush en Irak, des envois de troupes de Clinton en ex-Yougoslavie… et sans citer encore la guerre froide ! Ainsi, il apparaît en effet qu’il existe un décalage entre réalité et perception du particularisme de la politique étrangère du président Trump.
Dans le fond, une certaine fidélité à l’esprit diplomatique américain
Il est vrai que les mandats de Donald Trump se caractérisent par une agressivité certaine dans l’appareil diplomatique. Pourtant, lors de son premier mandat, Donald Trump entendait « révolutionner la politique étrangère américaine », selon les analyses de l’universitaire Maya Kandel, et ce, en se reposant sur le paradoxe d’une alliance entre nationalistes et non-interventionnistes, traduisant la volonté d’une sorte de cartiérisme à l’américaine, globalement l’idée de prôner le Wisconsin plutôt que la Palestine. C’était l’idéologie de l’America First, une défense des intérêts nationaux à tout prix en laissant les autres se débrouiller. En ce sens, il pacifie ses relations avec des ennemis de longue date, comme l’Arabie saoudite et la Russie, et va même demander le retrait des troupes américaines en Syrie, au prix de la démission de son secrétaire aux Affaires étrangères. Néanmoins, ceci est de courte durée. Déjà pendant son premier mandat, il ordonne l’exécution d’ennemis politiques, comme le général iranien Soleimani ou le chef de l’État islamique Al Baghdadi ; mais aussi il pose sa marque indélébile sur le conflit israélo-palestinien en reconnaissant Jérusalem comme capitale. Ce n’est pas tant que Trump ait abandonné le reste du monde, comme on le voit dans des médias européens de l’époque, les Etats-Unis restent omniprésents, mais il y a un ressenti extérieur différent, qui se prolonge largement dans le deuxième mandat.
Ce deuxième mandat voit une métamorphose discrète dans la mentalité du pouvoir. Du « America First » on passe au « Make America Great Again », deux slogans nationalistes a priori, mais dans les faits, nous passons de l’idée de priorité à l’idée de grandeur. Donald Trump accuse la mollesse de son prédécesseur, et veut se construire, pour se défendre d’allégations analogues sur son vieil âge, sur de l’action à tout prix. En un an, il impose à ses alliés traditionnels des droits de douane sévères et leur parle d’annexion, il menace, voire capture, des dirigeants ennemis. Bien qu’instigateurs de l’OTAN, les Etats-Unis voient la quasi-totalité de l’organisation se retourner contre eux. La politique étrangère de Trump est devenue beaucoup plus énergique, insistant sur des actions très visibles, et se vantant d’être à l’origine de multiples traités de paix, huit selon le président, dont on pourrait largement nuancer la véracité.
Fondamentalement, qu’est-ce qu’il y a de nouveau jusqu’ici ? L’interventionnisme a été une réalité philosophique du pouvoir aux Etats-Unis, entérinée par le panaméricanisme de la doctrine Monroe en 1823, puis par la politique de Woodrow Wilson un siècle plus tard qui fixe l’expansion des idées libérales comme devoir moral du pays du manifest destiny. Dès lors, on pourrait croire que Trump s’émancipe des principes idéalistes dont il est question, mais ce serait oublier le soutien de Kissinger à l’institution du général Pinochet à la tête du Chili, soumettant le pays à une sévère junte militaire au nom de la Realpolitik. On peut aussi penser que les méthodes de Trump sont uniques, mais les assassinats politiques ont longtemps servi l’histoire étatsunienne, à l’instar de la traque de Saddam Hussein ou de Ben Laden. Alors ce seraient les motivations, très économicisées, de Trump, mais là encore, on oublie que la montée des prix des bananes a valu un coup d’État organisé par la CIA au Guatemala. Enfin, on pourrait y voir le fruit de l’alternance politique, car Trump se placerait plutôt du côté d’une diplomatie dite réaliste, mais même le président le plus idéaliste, Carter, a commandé des actions au Nicaragua, en Iran et en Afghanistan. En somme, dans le fond, rien de neuf sous le soleil.
L’adoption d’une forme de diplomatie disruptive
Ce qui change dans la diplomatie du président Trump, c’est surtout la forme. Avant d’être un homme politique, c’est d’abord un homme d’affaires réputé et une personnalité publique qui aime s’afficher. Pendant ses mandats, le président passe son temps à faire des annonces, d’où le ressenti de tambourinage intempestif de la scène diplomatique mondiale. Son compte Twitter/X se fait une tribune diplomatique internationale où il critique les chefs d’Etat du monde entier et raconte ses exploits diplomatiques. Ses discours diplomatiques emploient un ton moins soutenu, comme on le voit après l’assassinat du terroriste Al Baghdadi, Trump emploie la formule « They did a lot of shooting, a lot of blasting […] he died like a dog ». Le ton de Donald Trump confine au [U1] discours populiste et cela s’exprime jusqu’en diplomatie où il s’adresse toujours moins à son interlocuteur qu’au public qui le regarde. En pleine guerre d’agression, le président reçoit son homologue ukrainien Zelensky et le place dans une situation d’humiliation publique devant les caméras, en rupture avec les codes diplomatiques, en moquant ses vêtements. Donald Trump tire sa légitimité du statut des États-Unis comme principale démocratie libérale, qu’il mobilise pour imposer un manichéisme discursif assumé, abandonnant toute nuance. Il justifie ainsi l’annexion du Groenland au nom de la protection contre les “bad guys”, alors même que son mandat se caractérise par un éloignement des diplomaties européennes et un rapprochement avec des dirigeants plus autoritaires comme Ben Salman ou Milei.

Derrière les discours qui traduisent une sorte de « diplomatie du coup de poing sur la table », on remarque que, malgré une forme de discours bien différente, il ne s’éloigne pas tant de la Realpolitik d’un Kissinger, et sa politique étrangère est beaucoup moins irrationnelle qu’il ne veut le faire croire. On le voit notamment à ses rares reculs, comme devant la menace d’embargo sur les terres rares de la Chine ou le Danemark qui vend de la dette américaine sur la question groenlandaise, que ses pieds sont bien sur terre. Pour Kissinger, pour qu’un État reste au sommet de sa puissance, il faut qu’il demeure « gendarme du monde », car toute forme de passivité révèlerait une faiblesse de l’État, et en matière diplomatique, en néo-machiavélien, il conclut que la fin justifie les moyens. C’est vrai à la fois de la guerre du Vietnam dont les mensonges sont révélés plus tard dans les Pentagon Papers, que de la pression douanière de Trump qui veut simplement dire : les Etats-Unis sont encore les décideurs. Enfin, pour ce qui est de la forme du discours, on quitte certes strictement le charme malin de la diplomatie du prince de Bénévent ou de « darling » Kissinger, mais le style de Trump peut être vu comme une exacerbation du style déjà plus populaire de l’administration Reagan, dont il a repris le slogan.
La diplomatie de Trump : un produit de l’époque ?
D’un point de vue plus holiste, on peut considérer le style Trump comme un produit conjoncturel, adapté à la situation particulière des Etats-Unis dans l’espace diplomatique. En effet, l’action de Trump nous apparaît comme singulière car le monde occidental a perdu l’habitude du conflit proche, revenu en force avec la guerre en Ukraine en 2022, et se voit maintenant prolongée par des attitudes bellicistes de Trump. Ses comportements, fréquemment qualifiés de « violations du droit international » dans les médias, s’inscrivent dans une réalité historique constante, longtemps constitutive des relations internationales, jusqu’à la fin de la guerre froide et les théories de « fin de l’histoire » de Fukuyama. Si un idéaliste considère la guerre comme hors la loi, depuis notamment le traité Briand-Kellog, un réaliste plus cynique y voit une réalité inarrêtable dont Trump n’est pas un apôtre, mais un produit.
La diplomatie elle-même est en pleine mutation. Cette évolution est indissociable des transformations techniques contemporaines, la multiplication des médias, et l’existence d’Internet et des réseaux sociaux changent la donne. L’interconnexion des autorités politiques du monde entier fait des médias des tribunes diplomatiques constantes. Le fait qu’il ne faille plus rassembler un congrès pour discuter de l’avenir de la paix, mais qu’au lieu de ça chacun puisse s’adonner à un plaidoyer visible par tous, a pour conséquence l’émergence d’une diplomatie moderne où le choc de l’impact prévaut aux longues tirades à l’ONU, du moins pour gagner les populations. La seconde mutation importante est l’immixtion des élites économiques parmi les diplomates. Le sens de l’histoire fait que les intérêts économiques sont voués à prendre une importance croissante sur les décisions politiques, et la mondialisation, traduite par l’intensification et la multiplication des flux entre les États, va en ce sens. Ainsi, on ne s’étonne pas de voir Donald Trump s’affilier avec Elon Musk, Tim Cook ou Mark Zuckerberg, et de les mêler à ses déboires diplomatiques. Ce relais donné aux élites économiques a vocation de changer les normes diplomatiques et explique la personnification croissante de la représentation diplomatique par le chef d’État qui a moins un rôle de législateur, laissé aux décideurs économiques, que de prédateur en dépit des régulations internationales qui deviennent des entraves pour les États, comme l’entend Gianni da Empoli.

Dans une perspective plus théorique, on peut sentir dans la diplomatie de Trump le reflet d’un complexe de supériorité que relève Kissinger de ses lectures d’Oswald Spengler. Dans Le Déclin de l’Occident, ce dernier voit trois phases à toutes les sociétés, en commençant par celle de l’État en expansion avec une communauté chaude et soudée, qui se cimente par des discours populaires et nationalistes comme peut en faire Trump : Gemeinschaft. Comme tous les États sont des esclaves de l’histoire pour Spengler, cela aboutit à la deuxième phase, Gesellschaft, où l’État se consolide dans le droit en ralentissant, mais cela aboutit forcément à la troisième phase, qui est celle du déclin. Kissinger a peur de suivre les Européens dans le déclin, et veut maintenir la Gemeinschaft en restant gendarmes du monde pour se prémunir de cette épée de Damoclès. C’est ce souci qui caractérise bien la diplomatie trumpienne, en proie à la concurrence des pays hors Occident, qui veut conserver maladivement son hégémonie. Ainsi, Trump serait une continuité de la diplomatie américaine qui veut fuir à tout prix la prophétie d’Oscar Wilde : « Les Etats-Unis d'Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence sans jamais avoir connu la civilisation ».
Rédigé le 11 février 2026 par Charles du Pouget de Nadaillac, membre du pôle Rédaction d’EDHEC Nations Unies.






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