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Trois décennies après son autoproclamation, la République du Haut-Karabagh s’autodissout

Ce 19 septembre 2023, après des mois de blocus isolant la République du Haut-Karabagh du reste du monde, l’armée azerbaïdjanaise déclenche une offensive militaire éclair, contraignant les dirigeants séparatistes du territoire à déposer les armes. Avec cette victoire militaire fulgurante, Bakou parachève son projet d’intégration de l’enclave à majorité arménienne au sein de la République d'Azerbaïdjan, ignorant définitivement les velléités indépendantistes de ses habitants. Après plus de trois décennies d’existence sans cesse menacée, déchirée par un conflit politique et identitaire permanent opposant Arméniens et Azerbaïdjanais, la République d'Artsakh (appellation arménienne) disparaîtra officiellement le 1er janvier 2024, marquant un tournant historique dans la région du Caucase.


De la République auto-proclamée du Haut-Karabagh à la poudrière du Caucase


Le récent regain de tensions autour de ce territoire de 3 170 kilomètres carrés enclavé en Azerbaïdjan, peuplé par environ 120 000 personnes, a de nouveau ouvert la brèche d’un conflit vieux de plus d’un siècle. Nées de la révolution bolchevique d'octobre 1917, la République démocratique d'Arménie et la République d'Azerbaïdjan, deux pays « non-russes », déclarent leurs indépendances respectives en 1918, avant d’être rattachées au bloc soviétique. Ce n’est qu’en 1991 avec la chute de l’URSS, que les deux Républiques socialistes soviétiques deviennent officiellement indépendantes de l’autorité du Kremlin, au côté de la République du Haut-Karabagh. Toutefois, cette dernière relève davantage de l’autoproclamation, car ni Bakou, ni Erevan, ni aucun État membre de l'ONU ne reconnaissent cette République, alors considérée comme partie intégrante du territoire souverain azerbaïdjanais. Une assimilation qui remonte à 1921, lorsque Staline, en gage d’amitié, décide de rattacher la région du Haut-Karabagh, composée à 95 % d’Arméniens, à l’Azerbaïdjan, pays riche en hydrocarbures, créant ainsi une véritable « bombe à retardement ». Les habitants de l’oblast autonome du Haut-Karabagh supportent mal d’être associés aux citoyens azerbaïdjanais, et exigent leur rattachement à l’Arménie soviétique, une demande catégoriquement rejetée par Moscou. Dès lors, différents mouvements de révolte éclatent dans toute la région, et prennent une ampleur inédite en 1988 : la poudrière du Caucase est née.


Carte de la région, en beige clair le « Nagorno-Karabakh », autre appellation désignant le Haut-Karabagh


Les affrontements entre Arméniens et Azerbaïdjanais atteignent leur paroxysme entre 1992 et 1994, année où est signé un cessez-le-feu entre les deux parties afin d’éviter une escalade dévastatrice des violences. Médiateur principal de cette paix provisoire, le groupe de Minsk coprésidé par Washington, Paris et Moscou, est créé en 1992 dans le but d’endiguer cette crise grandissante. À la suite de cette première guerre (1988-1994) remportée par les séparatistes de l’Artsakh, Erevan prend le contrôle de plusieurs zones situées autour de l’enclave, nourrissant un profond sentiment de vengeance chez les Azerbaïdjanais, meurtris par la perte de près de 25 000 concitoyens, tués lors des combats ; des milliers d’autres sont contraints de fuir, chassés de leurs terres par les Arméniens. En dépit de heurts réguliers entre les deux camps, le conflit est gelé pendant plus de vingt ans, offrant à Bakou le temps nécessaire pour décupler ses capacités militaires en vue d’une prochaine confrontation. Au-delà du militaire, c’est surtout sur le plan diplomatique que l’Azerbaïdjan se renforce, se rapprochant principalement de la Russie de Poutine et de la Turquie d’Erdogan. Cependant, la stabilité relative ne tarde pas à s’effriter avec la guerre des Quatre Jours en 2016, puis à s’effondrer le 27 septembre 2020 : en à peine six semaines, les Forces armées azerbaïdjanaises récupèrent les trois-quarts des territoires sous contrôle arménien (depuis 1994). Moscou parvient in extremis à établir un accord de cessez-le-feu le 10 novembre, grâce à un règlement tripartite visant à trouver un terrain d’entente dans la perspective d’une future pacification des relations, et déploie 2 000 soldats d’interposition. Le répit est de courte durée : très vite, Bakou mène de nouvelles incursions, et finit par imposer un blocus sur la région le 12 décembre 2022. La situation humanitaire se dégrade rapidement pour les habitants de l’Artsakh, coupés du monde après la fermeture en juin 2023 du corridor de Latchine, unique liaison terrestre entre le Haut-Karabakh et la République d’Arménie. Les camions de ravitaillement chargés en nourriture et en médicaments sont bloqués par les autorités azerbaïdjanaises, accusées de violer le droit international humanitaire. Les alertes se multiplient, notamment de l'ancien procureur général de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, qui dénonçait fin août 2023 la perpétuation d’un « génocide » au Haut Karabagh, soulignant « l'intention » de Bakou « de détruire » un groupe ethnique, en lui « infligeant délibérément des conditions de vie menant à sa destruction physique » (blocus), mais rien n’entrave la volonté du gouvernement Aliyev (président azerbaïdjanais). Après dix mois de pénuries extrêmes, la République d'Artsakh est attaquée par surprise par l’armée azerbaïdjanaise.


L’offensive éclair de Bakou sur fond d’épuration ethnique


Le 19 septembre 2023, annonçant vouloir mener « une opération antiterroriste » à la suite d’une explosion de mines qui aurait été orchestrée par le camp ennemi, et aurait engendré la mort de quatre militaires ainsi que de deux civils azerbaïdjanais, Bakou lance une offensive sur l’enclave du Haut-Karabagh. La supériorité militaire évidente ainsi que l’effet de surprise permettent à l’armée azerbaïdjanaise de s’emparer en moins de 24 heures de la totalité du territoire enclavé, dont les dirigeants séparatistes, non préparés face à une telle puissance de feu, sont dans l’obligation de capituler. La majorité des Arméniens de l’Artsakh se sentent contraints de fuir, affaiblis par des mois de blocus et d’intimidations constantes de la part de Bakou. Le « scénario du pire » se déroule alors : en 48 heures, un exode massif se met en place et le Haut-Karabagh se vide de ses habitants. Ils sont plus de 100 000, soit plus de 90 % de la population locale, à tout abandonner pour se diriger vers l’Arménie via le corridor de Latchine. Ces réfugiés ne peuvent imaginer rester vivre dans un territoire qui sera désormais administré par Bakou ; le génocide de 1915 est encore frais dans les mémoires, et la plupart craignent les exactions qui pourraient avoir lieu. Malgré la promesse d’Ilham Aliyev de réintégrer de manière « pacifique » l’Artsakh à l’Azerbaïdjan, peu sont convaincus que leur sécurité et leur intégrité seront respectées.


Exode de dizaines de milliers d’Arméniens du Haut-Karabagh


Créé par des admirateurs du panturquisme (idéologie nationaliste prenant ses racines dans l’Empire Ottoman dont l’objectif est de réunir tous les peuples turcophones et de les unifier en un seul État-nation), l’Azerbaïdjan et son nationalisme en découlant se sont en partie construits sur une « haine structurelle » de l’Arménie. Le « pays frère » de la Turquie ne reconnaît aucune responsabilité de l’Empire ottoman dans le massacre des Arméniens en 1915, et refuse toujours d’employer le terme de « génocide ». Plus récemment, pendant la première guerre du Haut-Karabagh, Bakou a commis de nombreuses exactions à l’encontre d’habitants de l’enclave, en soutenant l’organisation de « pogroms anti-arméniens », dont le pogrom de Soumgaït en février 1988, ayant causé la mort dans d’atroces circonstances de plusieurs dizaines d’Arméniens. L’Azerbaïdjan est aujourd’hui dirigé par l’autocrate Ilham Aliyev, dont la famille est au pouvoir depuis 1993, et tient d’une main de fer le pays avec un régime politique autoritaire et extrêmement répressif vis-à-vis de toutes les minorités ethniques qui représentent presque 10 % de la population du pays (Lezguins, Talych, Tats, Avars, Géorgiens, Russes, Juifs et Arméniens). L’arméno-phobie intériorisée laisse craindre le pire aux habitants du Haut-Karabagh qui n’ont donc pas hésité à prendre le chemin de l’exode. Nombreux sont les dirigeants arméniens, parmi lesquels le Premier ministre Nikol Pachinian, à dénoncer le « nettoyage ethnique » perpétué par Bakou dans la région ; à l’heure actuelle, il ne reste presque plus d’Arméniens en Artsakh. Bien qu’aucun cas de violence physique directe n’ait été signalé, l’Azerbaïdjan est accusé d’avoir créé les conditions favorables au départ massif des Arméniens de leurs terres, via l’épuisement des populations avec le blocus, ou encore au travers de menaces d’invasion qui durent depuis des décennies.


Au-delà de la crise politique et identitaire, c’est une crise humanitaire profonde que connaît actuellement le Caucase. Des centaines d’Arméniens, les plus fragiles, n’ont pas survécu aux dix mois de blocus, victimes de restrictions d’accès à l’eau potable, à la nourriture, aux fournitures médicales et au carburant pour se chauffer ou se déplacer afin de se faire soigner. Depuis l’offensive du 19 septembre, plus de 100 000 habitants du Haut-Karabagh sont arrivés en Arménie, l’équivalent de 2 300 000 réfugiés qui arriveraient en France en moins de 48 heures. Le défi humanitaire est de taille pour Erevan, qui avait annoncé pouvoir accueillir 40 000 personnes maximum. Avec la venue de l’hiver, un tel afflux de réfugiés risque d’être particulièrement compliqué à gérer pour l’Arménie, bien que les élans de solidarité se multiplient. Les enjeux géopolitiques et économiques qui découlent de cet exode sont immenses : comment réussir à intégrer ces nouveaux arrivants à la société arménienne, eux qui ont tout quitté, tout perdu, même le droit de vivre sur leurs terres ancestrales ?


Le changement des rapports de force dans la région complexifie le jeu des alliances diplomatiques


La défaite des séparatistes du Haut-Karabagh face à l’armée azerbaïdjanaise en septembre dernier ne relève pas uniquement de l’investissement massif du régime Aliyev dans le renforcement de sa puissance militaire ; d’autres facteurs, notamment géopolitiques, diplomatiques et géostratégiques sont à prendre en considération pour comprendre comment la République d'Artsakh a capitulé si promptement. Cette dernière offensive a définitivement scellé le sort de ce petit territoire, enclavé en Azerbaïdjan, entouré de trois grandes puissances régionales, la Russie, la Turquie et l’Iran, aux ambitions trans-nationales. Au cours de ces dernières années, le gouvernement Aliyev a réussi à créer d’étroites relations dans la région avec Moscou ou Ankara, mais également en dehors avec Israël ou le Pakistan. Les gouvernements Netanyahou et Aliyev, tous deux animés par le même ennemi commun, l’Iran, maintiennent un partenariat géostratégique pragmatique armes contre pétrole. La puissance de feu de Bakou a ainsi grandement été supportée par les livraisons de matériels militaires envoyés depuis Israël, qui met également à profit la proximité géographique de l’Azerbaïdjan avec l’Iran, n’hésitant pas à y déployer des agents du Mossad.

De son côté, bien que reconnaissant la souveraineté de l’Azerbaïdjan sur le Haut-Karabagh, Téhéran a tenu à avertir début octobre qu’elle s’opposait « à la modification des frontières internationales et aux changements géopolitiques dans la région ».

L’Iran craint surtout l’éventuelle future occupation de Bakou dans la région méridionale du Syunik, au Sud de l’Arménie, qui pourrait mener à la création du corridor de Zanguezour, permettant d’établir un accès direct avec l’enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan. Un tel découpage couperait la connexion territoriale entre Iran et Arménie, vitale pour Erevan et source de ressources économiques pour Téhéran - deux pays qui cherchent à développer leurs liens économiques et politiques - en plus de favoriser les présences turque et israélienne aux abords de la frontière iranienne (danger sécuritaire). Quant à elle, Islamabad réitère son soutien « inébranlable » à la souveraineté et à l'intégrité territoriale de l'Azerbaïdjan. Troisième pays à avoir reconnu l’indépendance azerbaïdjanaise en 1991 (après la Turquie et Israël), sans jamais avoir reconnu l’Arménie, le Pakistan a eu une influence décisive dans la tournure des événements récents. Liés par un accord de défense depuis 2003, Bakou et Islamabad ont donné une nouvelle dimension à leur coopération en juin 2023, avec la vente de dix avions d’entraînement Super Mushshak pakistanais à l’armée azerbaïdjanaise ; en retour, le gouvernement Aliyev investit via sa Fondation Heydar Aliyev dans différents projets humanitaires au Pakistan (construction d’écoles, fourniture de vaccins ou programme d’approvisionnement en eau). Ainsi, plus efficace, mieux organisée et davantage soutenue, l’armée azerbaïdjanaise a tiré parti de l’évolution des rapports de force dans le Caucase, en particulier du désengagement croissant de Moscou.




Benjamin Netanyahou et Ilham Aliyev en 2016 au Palais présidentiel Zuğulba à Bakou


Responsable du maintien de la sécurité dans la région, le Kremlin est depuis le 24 février 2022 engagé sur un autre front : la guerre en Ukraine. Tous ses moyens militaires et son attention étant absorbés par ce conflit, la Russie a peu à peu perdu son rôle historique de médiateur entre Arméniens et Azerbaidjanais, laissant également vacant sa fonction de « gendarme du Caucase ». L’invasion russe en Ukraine a bouleversé le relatif équilibre qui maintenait le Haut-Karabagh depuis novembre 2020 : tout comme en 1921 et le gage d’amitié de Staline envers l’Azerbaïdjan, Vladimir Poutine cherche à renforcer ses relations avec Ilham Aliyev, afin de mettre la main sur la dotation en hydrocarbures du pays. Contourner les diverses sanctions internationales qui limitent fortement son amplitude d’action est l’objectif du Kremlin, qui a en ligne de mire le développement d’un partenariat géostratégique avec Bakou. Il est désormais clair que certaines alliances diplomatiques de longue date se disloquent dans la région : historiquement aussi proche de l’Azerbaïdjan que de l’Arménie, la Russie semble aujourd’hui avoir « choisi son camp ». 2018 marque un tournant dans les relations diplomatiques entre Moscou et Erevan, avec l’arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian, dont le programme politique s’appuie davantage sur le renforcement des liens avec les pays occidentaux, et s’éloigne des positions de Vladimir Poutine, qui n’accepte pas les marques de solidarités exprimées par le Premier ministre arménien à l’égard de Kiev. Finalement, le vide sécuritaire béant crée par le désengagement de Moscou dans le Haut-Karabagh, ainsi que son éloignement diplomatique d’Erevan, laissent le champ libre à d’autres pays d’exprimer leur volonté de puissance, à commencer par la Turquie.


Les liens historiques déjà étroits qu’entretenaient Ankara et Bakou se sont encore resserrés depuis le deuxième mandat de Recep Tayyip Erdogan. Animé par la volonté de retrouver la puissance perdue de l’Empire ottoman en redonnant sa grandeur à la Turquie, l’actuel président ne cesse de propager sa vision « d’une seule nation, deux États » pour caractériser les relations turco-azerbaïdjanaises. En position de « grand frère », Ankara supporte constamment Bakou depuis le déclenchement des hostilités dans la région du Haut-Karabagh, et n’hésite pas à appuyer militairement l’armée azerbaïdjanaise via l’envoi de drones Bayraktar, ou la mobilisation de mercenaires syriens et libyens sur place. Le soutien est aussi symbolique : lors de chaque affrontement entre Arméniens et Azerbaïdjanais, la Turquie fait preuve d’une grande solidarité à l’égard de Bakou, notamment en déployant le drapeau bleu rouge et vert sur des bâtiments officiels du régime. Consécration de leur intime proximité, la déclaration de Choucha du 15 juin 2021, consolide et élargit leur coopération politique, économique, commerciale, culturelle, éducative, sportive, énergétique, industrielle, et militaire. Ex-entités de l’Empire ottoman et membres de L'Organisation des États turciques, ces deux « pays frères » partagent un même ennemi : l’Arménie. L’élément arménien a toujours été perçu comme un obstacle considérable à la réalisation du « rêve panturc », commun à la Turquie et l’Azerbaïdjan. La mémoire du génocide de 1915 reste fragile, et certains spécialistes dénoncent sa « continuation » aujourd’hui, de par l’absence de reconnaissance du massacre, ou via l’instrumentalisation de la menace. Début octobre, Bakou a par exemple diffusé une carte de la ville de Stepanakert, capitale et plus grande ville de l’ex-République du Haut-Karabagh, avec de nouvelles appellations azerbaïdjanaises des lieux (à commencer par Stepanakert qui devient « Khankendi »), dévoilant des noms de rues à l’honneur de « grands hommes », dont celui de l’officier militaire turc Enver Pacha, l’un des principaux instigateurs du génocide arménien.


Recep Tayyip Erdogan et Ilham Aliyev lors de la signature de la déclaration de Choucha le 15 juin 2021


Comment l’inaction européenne et internationale renforce le gouvernement autocratique de Bakou ?


L’offensive de septembre 2023 a pris de court Erevan, ses alliés ainsi que la communauté internationale. Pourtant, les éléments annonciateurs d’une telle manœuvre militaire ne manquaient pas, détectables depuis des mois voire des années, surtout à partir du durcissement du blocus imposé par Bakou aux habitants du Haut-Karabagh. Bien que relativement tardif, un effort d’aide humanitaire a été déployé par différents pays européens, à commencer par la France qui a été l’une des premières à envoyer des convois de ravitaillement et du matériel militaire à l’Arménie. Fin septembre, sur décision de la ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Catherine Colonna, Paris a envoyé une aide financière supplémentaire de 7 millions d’euros à destination des agences des Nations unies sur place et des ONG. Néanmoins, les fortes relations historiques entre la France et l’Arménie sont loin d’être partagées par l’ensemble des pays européens. Relayé au rang de « conflit périphérique », assimilé à la zone d’influence russe, les événements du Haut-Karabagh suscitent moins d’attention, d’autant plus depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et la reprise des hostilités entre le Hamas et l’État hébreu le 7 octobre 2023. Il est d’ailleurs primordial de saisir les différentes implications de la situation en Ukraine sur l’échec de la médiation européenne en Artsakh. Avec pour objectif de se détacher le plus rapidement de la dépendance aux hydrocarbures russes (premier fournisseur de gaz naturel en 2020 pour l’Europe), il est nécessaire de trouver de nouveaux fournisseurs ; l’Azerbaïdjan est alors le candidat idéal. Avant la guerre en Ukraine, le gaz azerbaïdjanais représentait 2 % de l’approvisionnement total de l’UE, atteignant 3.5 % en 2022 ; une faible dépendance en apparence, mais appelée à croître au vue de la tournure des événements. En juillet 2023, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a signé un nouveau protocole d'accord sur un partenariat stratégique dans le domaine énergétique avec Bakou, annonçant la multiplication par deux du volume de gaz naturel importé en UE d’ici 2027. Ce rapprochement géostratégique limite considérablement les leviers d’action des pays européens, contraints par la « diplomatie du caviar » du régime Aliyev, incapables de prononcer une quelconque sanction à son égard. Les diverses tentatives de médiation du vieux continent, comme lors du sommet de la Communauté politique européenne organisé à Grenade du 5 au 10 octobre se soldent bien souvent par un échec ; le président Ilham Aliyev était le grand absent en Espagne. Aucunement envisagée pour le moment, une rupture des relations diplomatiques avec Bakou est recommandée par divers spécialistes de la région, comme Tigrane Yégavian, Chercheur au Centre Français de Recherche sur le Renseignement et auteur de l’ouvrage Arménie, à l’ombre de la montagne sacrée en 2015. Selon lui, sans dissuasion claire, rien n’empêchera l’Azerbaïdjan de poursuivre ses exactions : « Bruxelles diabolise Vladimir Poutine et donne un permis de tuer à Ilham Aliyev ».


En 35 ans de conflit, deux principes contradictoires du droit international n’ont eu de cesse de s’entrechoquer sans parvenir à être conjointement respectés : d’un côté le droit inaliénable pour un État souverain de préserver son intégrité territoriale (défendu par l’Azerbaïdjan), de l’autre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (défendu par les Arméniens). Ne faisant pas partie de la liste officielle de l’ONU recensant les différents pays du monde, car reconnu uniquement par trois États non-membres de l’organisation (l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud-Alanie et la Transnistrie), le Haut-Karabagh est considéré comme appartenant à l’Azerbaïdjan. Ce flou territorial limite considérablement l’intervention de la communauté internationale, qui ne souhaite pas s’immiscer sur un nouveau front de guerre depuis l’invasion russe en Ukraine. Au-delà du non-respect du droit fondamental des peuples à disposer d’eux-mêmes (les Arméniens de l'Artsakh sont présents sur ces terres depuis des millénaires), le droit international humanitaire a été, à de nombreuses reprises, bafoué en Transcaucasie, portant atteinte à sa légitimé , sa crédibilité, et donc à sa viabilité. La communauté internationale a tardé à réagir pour apporter de l’aide aux Arméniens du Haut-Karabagh. Tout comme l’Europe, beaucoup de pays sont - inconsciemment ou non - victimes de la « diplomatie du caviar » de Bakou, qui « achète des consciences » grâce à la rente gazière et pétrolière. Tout cela semble gommer « l’épuration ethnique » en cours en Artsakh, désormais vidé de sa population. N’ayant jamais reconnu la République du Haut-Karabagh, Erevan a aussi sa part de responsabilités dans la tournure des événements ; considéré comme une fierté de la résistance du peuple arménien contre l’agresseur azerbaïdjanais, l’Artsakh n’a reçu aucune aide militaire au moment de l’offensive du 19 septembre. « Myope » face au changement de rapport de force dans la région, incapable d’anticiper le renforcement militaire de Bakou, le gouvernement arménien se retrouve fortement affaibli politiquement. De nombreuses protestations éclatent dans tout le pays, réclamant la démission de l’actuel Premier ministre Nikol Pachinian, accusé d’avoir aveuglément placé le destin sécuritaire de son pays entre les mains de la Russie en 2020. Erevan pourrait désormais être directement menacée par les velléités expansionnistes de l’Azerbaïdjan.


Nikol Pachinian, Premier ministre arménien face au Parlement européen le 17 octobre 2023 : « Nous devons résolument progresser vers la paix avec l’Azerbaïdjan », affirmation réitérée le 26 octobre à Tbilissi


Conflit régional aux enjeux internationaux, la guerre qui a opposé pendant plus de trente ans les séparatistes arméniens de l’Artsakh aux autorités azerbaïdjanaises est une parfaite illustration du changement d’équilibre des forces à l’échelle mondiale. La complaisance européenne et internationale vis-à-vis des exactions menées par l’Azerbaïdjan fait porter le risque que cet événement fasse jurisprudence, établissant un dangereux préjudice pour l’avenir sécuritaire d’autres territoires. La prise de contrôle de la bande sud de l’Arménie en vue de rendre effectif le corridor de Zanguezour pourrait être la prochaine étape du plan expansionniste d’Ilham Aliyev, ce qui isolerait encore davantage le pays en coupant sa frontière terrestre avec l’Iran. Un tel scénario ne relève pas uniquement de la fiction, puisque des incursions azerbaïdjanaises à la frontière arménienne ont déjà été signalées. Reconnue internationalement comme État souverain, contrairement à l’Artsakh, ce n’est pas pour autant que l’Arménie est dépourvue de toute crainte, la journée du 24 février 2022 nous prouvant bien le contraire.


Rédactrice : Elsa Sittler


 

Crédits photos : Wikimedia Commons, no change made, Creative Commons License.


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